Des nouvelles de l’AFEME
L’intersectionnalité appliquée : un projet pilote à Montréal

Une vie à rabais…

par Marie-Louise Bibish Mumbu

Depuis quelques jours, la ville de Goma, à l’Est de la République Démocratique du Congo, a été prise par les rebelles du Mouvement du 23 mars, le M23, soutenu par les gouvernements rwandais et ougandais. De l’endroit où je suis, une urgentissime préoccupation m’habite : il faut raconter, il faut résister, il faut témoigner, il faut en parler. En tant que ressortissante, en tant que citoyenne du monde, en tant que femme, en tant qu’être humain, en tant qu’écrivaine. On ne peut pas continuer de se taire comme ça, c’est d’une indécence!

La RDC, pour celles et ceux qui ne le savent pas, est un pays où n’importe qui peut devenir n’importe quoi du jour au lendemain, il faut juste une bonne dose d’opportunisme. Je sais de quoi je parle. Pourtant c’est une splendeur, dans chacun de ses recoins, une splendeur ignorée par tant de ses habitants. On a tendance à en parler comme d’un sous-continent. À l’école, on a étudié qu’il fait six fois la France et 80 fois la Belgique. C’est de là que nous venons même si désormais, c’est un endroit où les choses se passent beaucoup à l’envers…

L'une des causes de l'insécurité des nations, de la mégestion, des conflits et des guerres dans les pays du Tiers-Monde, c'est la faillite de l'État. Au fond, depuis quelques décennies déjà, l'État congolais a cessé virtuellement d'exister. Réduit à l'impuissance pour longtemps, il n'est plus capable de protéger le territoire national et d'assurer l'ordre public en son sein.

Ça prend le pouvoir comme ça veut, ça tue et viole comme ça veut, ça trafique les minerais du sol comme ça veut sous le nez et la barbe – souvent avec leur complicité - des défenseurs des droits humains. C’est impensable? Et pourtant…

L’actuel homme fort de Goma ne raconte pas toutes les déportations que son acte ô combien héroïque et patriotique a fait subir à des familles innombrables, ni combien de viols ses troupes ont perpétrés pour lui permettre de passer à la télé et faire la une des infos internationales.

Violée, prostituée, excisée, victimisée, écrasée, chosifiée, pornographiée, exilée, piétinée, c'est le sort des femmes là-bas… mais elles gardent la même posture : elles sont debout! Quel que soit le coin de la république où elles sont ou celui d’où elles sont originaires, ces femmes sont des reines. Je suis fière d’être leur clone, elles sont mon double, je suis leur ombre, elles sont mon reflet et nous sommes toutes debout…

Il était une fois un pays, il était une fois des hommes, il était une fois la complicité de certaines femmes – leurs mères pour sûr, il était une fois la force, il était une fois les armes, il était une fois des familles, il était une fois tout ça. Puis dans le lot, il y a moi, mes aspirations et mes sentiments qui n’entrent pas en considération.

Je suis ressortissante d’un pays en compote.

La duplicité des pays voisins n’a d’égal que le silence de la très fameuse communauté internationale et le manque de leadership des autorités congolaises.

Ils sont pourtant tous des garçons… mais pas capables de mettre fin à une rébellion comme celle-là? Il y a quelque chose que je ne comprends pas, comme un épisode manqué… Je suivais les informations et puis j’ai entendu ce major, Jean-Marie Runiga Legerero, raconter fièrement la prise de Goma et son intention d’aller plus loin, c’est-à-dire jusqu’à Kinshasa. Je pense, depuis, à mes nièces, Rosie et Marie-Ange, Brigitte et Emmanuelle, et je suis enragée d’être aussi loin, enragée que ce genre de pratiques soient devenues monnaie courante au Congo, les rébellions…

Et alors j’en parle!

Le devoir de témoignage est important, parce qu’il est toujours question de travailler sur la mémoire, et celle du Congo(lais) m’intéresse le plus à cause de notre histoire commune, lui et moi. Des souvenirs me reviennent, des sensations, des odeurs, des sons. Se fixer sur la mémoire résonne comme du déjà entendu certes, mais c’est le plus urgent à faire pour ce nouveau pays qu’on nous construit, un pays sans traces, sans héritage, sans passé, sans présent, sans avenir, sans vie, sans existence et qui risque, à cause de la défaillance d’une mémoire collective, d’être morcelé.

Là-bas, c’est un coin où les bites sont toutes puissantes, alors les femmes, elles sont toutes des putes soumises! Ce qu’elles refusent de leur donner, ils le prennent de force, ils ont toujours procédé comme ça. Ils n’ont pas compris, là-bas, que le corps humain est un spectacle plus précieux qu’une kalache russe qui se vide sur un civil armé de rien. On aurait espéré les voir faire la différence, mais c’est vrai, c’est trop leur demander, leur cerveau est placé ailleurs.

Au commencement étaient la vie, la guerre, les rébellions, les élections. Les frontières, le père, le rêve n’existaient plus, les chômeurs trop nombreux. Les minerais qui faisaient déferler le reste du monde. La violence guerrière sur des femmes non armées et des fillettes pubères.

Au commencement étaient la vie, les enfants, l’indistinct, la merde, les dettes accumulées par ce règne de l’absurde. Notre monde allait à sa perte, avec des pères de famille démembrés, des mères de famille kamikazes, des filles débrouillardes qui n’attendaient pas un 8 mars annuel pour jouer à la femme… C’était un monde et une époque bizarre. On ne pouvait pas se déplacer sans brandir à chaque barrage, en plus de ses papiers, des économies à partager pour s’acheter la mobilité appelée autorisation de sortie. On ne pouvait pas se mélanger, ni amoureusement ni amicalement, sans devoir se justifier sans cesse de ses choix… Ses cheveux, sa profession, sa tribu, ses préférences, ses fréquentations. Bon, à côté de tout ceci, on disait qu’une déclaration des droits de l’homme existait et décrétait que tous les hommes étaient égaux, bien entendu cette déclaration ne concernait pas les minorités riches, la race aryenne, les détenteurs de pétrole et les chefs d’État. La déclaration universelle des droits de l’homme c’était juste pour le reste du monde en dehors d’eux…

L’avenir de demain, les jeunes, était dans les rues, pas pour des manifestations, non, ils vivaient là, c’était leur maison désormais!

Au commencement étaient la parole, le discours politique, la prêche, une chanson. Les valeurs et les modèles n’existaient plus, c’était le silence qui précède le vide. Tout était dans la rue, sur la place publique : la parole, le pouvoir, la famille, l’argent, le plaisir.

Le châtiment de ce monde-là c’était le verbe, et ses lacunes sont celles des mots… Pourquoi les gens se taisaient? Tandis que s’accentuait l’impatience de traduire, que s’aventurait dangereusement la solitude des populations et la goujaterie de ces autres-là à raconter des paraboles insensées dans les meetings, du charabia dans les médias…

Au commencement était le silence, aujourd’hui, le vide. Et demain?
Et avec tout ça, il faut continuer de se taire?